Memoria in aeternum ? : une approche originale du patrimoine épigraphique régional

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    Un article de Anne Delaplace, médiatrice scientifique du laboratoire Ausonius
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    Une inscription romaine (CIL XIII, 0368) remployée dans le parement de l’église Notre-Dame à Anéran, Le Village, Hautes-Pyrénées (cliché : K. Schenck-David)

    La récente convention de partenariat établie entre le musée d’Aquitaine et l’université Bordeaux Montaigne a mis en lumière différents projets portés par le laboratoire Ausonius.

    Parmi ceux-ci, le projet scientifique Memoria in aeternum ? Le recyclage des pierres tombales dans le bâti aquitain depuis l’Antiquité, dirigé par Milagros Navarro-Caballero, a reçu le soutien du conseil régional d’Aquitaine dans le cadre d’un programme de recherche triennal (2022-2025).

    Le projet scientifique s’attache à comprendre les sociétés antiques à travers la mémoire de leurs défunts et la démarche, originale, s’accompagne d’un volet patrimonial associé à la valorisation des vestiges. Co-organisatrice d’une table ronde animée à Poitiers les 28 et 29 mars 2024 et conçue en hommage à M. Alain Tranoy, ancien président de l’université, Mme Navarro-Caballero détaille les enjeux essentiels du projet.

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    Une gravure célèbre de Léo Drouyn : restitution romantique des vestiges du rempart antique de Bordeaux, à l’occasion des fouilles du cours d’Alsace-Lorraine entre 1860 et 1868. In Larrieu, B. ; Duclos, J.-F et Lavaud S. (2011, éds.) : Collection Léo Drouyn : les albums de dessins, vol.18, Léo Drouyn et Bordeaux, t.2, p 113

    Un angle de recherche original…

    Inspiré par les objectifs du groupe de recherche du CNRS nommé ReMarch et consacré en 2019 à l’étude du recyclage et du remploi des matériaux de l’architecture aux périodes anciennes, le programme, fondé sur l’association de nombreux partenaires et soutenu financièrement par la région Nouvelle-Aquitaine, interroge les pratiques de remploi des blocs épigraphiques à vocation funéraire.

    Ces « recyclages » sont attestés localement par des vestiges bien connus : le remploi de blocs épigraphiques mis en évidence dans la muraille de Bordeaux (fouilles de Wandel Migeon/Inrap), au sein des églises romanes de l’espace aquitain (travaux de Christian Gensbeitel) et des paroisses de montagne (enquêtes de Jean-Luc Schenck-David en Comminges) ainsi que les études de Louis Maurin et Marianne Thauré, consacrées au rempart de Saintes, en fournissent d’importants témoignages.

    La connaissance affinée de ces pratiques s’appuie sur les enquêtes documentaires coordonnées par Nolwenn Chevalier. Il s’agit également de renouveler l’examen de collections muséographiques, dont celle du musée d’Aquitaine, placée sous la responsabilité de la conservatrice Anne Ziéglé. L’étude s’appuie enfin sur des données comparatives, ainsi le colloque de Poitiers, co-organisé avec le professeur d’histoire romaine
    Nicolas Tran, prévoit-il la participation, entre autres spécialistes, de Sandrine Agusta-Boularot, au sujet du remploi d’inscriptions mis en évidence lors de fouilles menées à Aix-en-Provence.

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    La « maladie de la pierre » affecte irrémédiablement la stèle de C. Iulius Andelipa et de son épouse. (ILA, Bordeaux, 141, restitution 3D)

    … un constat préoccupant : « l’épigraphie en danger »

    Si le corpus est imposant, son état général de conservation est préoccupant. Sans mesure conservatoire adéquate, le remploi des pierres dans les parements des édifices les expose à de nombreux désordres.

    L’eau agit comme le principal agent de dégradation : l’exposition aux pluies, au ruissellement, aux remontées capillaires nuit durablement à l’intégrité des blocs. La pollution atmosphérique, les contaminations biologiques (mousses, lichens), les effets du sel et des actions humaines (pose d’enduits peu appropriés) ne sont pas en reste. La « maladie de la pierre » affecte de manière irréversible l’épiderme des vestiges, comme le montre la stèle du citoyen C. Iulius Andelipa et de son épouse Iulia Advorix, conservée au musée d’Aquitaine et référencée dans la base de données Petrae (ILA, Bordeaux 141).  

    Outil de connaissance et de conservation propre à documenter de futures décisions patrimoniales, le projet comporte aussi une utilité sociale. Son intérêt pédagogique étant réel, l’inventaire minutieux des pierres inscrites débouchera sur une numérisation 3D, en tirant profit de l’expérience Valete vos viatores.

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    Stèle de Genetiva, dépôt de fouilles de Baugy, (Cher), inv ALL. CIM. 147 (cliché J. Gorrochategui)

    L’éternité, c’est pour combien de temps ?

    L’intitulé du projet Memoria in aeternum ? s’inspire à la fois du manuel d’épigraphie romaine de l’historien Jean-Marie Lassèrre et d’une épigramme du poète Ausone, qui nous rappelle que l’homme meurt une seconde fois quand s’estompe son épitaphe.

    Quelle durée peut-on attribuer à la mémoire des individus transcrite sur la pierre ? Une, deux générations, voire davantage ? Cette mémoire est-elle quantifiable ? Combien de vies successives connaissent ces blocs taillés, façonnés et confiés au lapicide ?

    A cet égard, il ne faut pas oublier que le remploi de monuments funéraires anciens se pratique de longue date. Ainsi la stèle de la tisserande biturige Genetiva est-elle taillée dans la cuve d’un antique sarcophage.

     

    Un projet adossé à la publication des ILA (Inscriptions latines d’Aquitaine)

    Aux origines des ILA, se trouve l’essor des enquêtes régionales, destiné à ranimer les programmes de recensement épigraphique menés à l’échelle de la Narbonnaise et des Trois Gaules.

    Alimenté par la recherche allemande dès la fin du XIXe siècle sous l’influence du savant T. Mommsen, le CIL (Corpus Inscriptionum Latinorum), poursuit son développement au XXe siècle à l’écart de la recherche française, dans un contexte de profondes divisions idéologiques.

    À la fin des années 1970, tout en suivant les prescriptions de Union Académique Internationale, l’initiative d’un groupe de recherche relance la publication des corpora, une entreprise répartie par grandes régions.

    Avec les ILN (Inscriptions latines de Narbonnaise), les ILA composent l’une des collections de recueils les plus vivaces. Il relève aujourd’hui de la responsabilité scientifique du laboratoire Ausonius d’enrichir la collection des ILA, dirigée par Milagros Navarro-Caballero. Sans attribution de fonds fixes, les différents volumes sont publiés au fil des enquêtes de terrain. Les trois dernières études sont ainsi parues à la faveur du premier projet soutenu par le Conseil régional, Populations d’Aquitaine à l’époque gallo-romaine : réalité sociale et originalité culturelle. Approches épigraphiques (2014-2018). L’actuel projet soutient la publication du prochain opus consacré aux inscriptions des Rutènes et des Cadurques, mené par Philippe Mauget.

     

    La mémoire des hommes de l’Aquitaine romaine retrouvée ?

    Constituée de peuples aquitains et gaulois répartis au nord et au sud de la Garonne, l’Aquitaine augustéenne présente un visage socio-linguistique composite.

    La pratique de l’écriture se répand de manière précoce sur les supports quotidiens de l’instrumentum domesticum, sous la forme de « graffiti » reconnus en territoire gabale (Lozère) et de marques de propriété identifiées à Saintes sur de la vaisselle, datée vers 30 avant J.-C.

    Les habitants de l’Aquitaine romaine adoptent également la pratique de l’épigraphie funéraire, de manière différenciée du nord au sud de la province.

    Les épitaphes apparaissent à la fin du Ier siècle avant J.-C. dans le sud, au contact de la Narbonnaise, précocement romanisée, et demeurent l’apanage d’une clientèle privilégiée. L’usage s’en répand dans le nord de l’Aquitaine, toujours au bénéfice d’une élite prestigieuse, avant de s’étendre au reste de la population.

    Au IIe siècle, la production épigraphique funéraire connaît une faveur considérable et des supports plus modestes, les stèles et les cippes, perpétuent la mémoire d’une large proportion d’habitants.

    Les stèles découvertes à l’écart de l’agglomération secondaire de Baugy, en pays biturige, témoigne ainsi d’un contexte funéraire bien identifié où se distingue une population d’artisans, désireuse de s’exprimer par le prisme de l’épigraphie et de l’iconographie funéraires. Le fait est plutôt rare.

    La méconnaissance du contexte d’origine et le remploi des monuments en pierre caractérisent en effet la majeure partie du corpus des inscriptions funéraires connu et conservé.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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